samedi 6 février 2010

Loin de Chandigarh



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Je sortis la Brother de l'armoire, ôta sa dure carapace noire et nettoyai son corps rouge. Je la descendis dans le bureau inachevé et la posai sur le large rebord de fenêtre en pierre de Jaisalmer. Quand je m'assis devant elle, ses touches noires flottantes se tendirent vers mes doigts.
Je savais désormais qu'il n'existait pas de bibliocachot.
Tout ce qui était écrit sincèrement vivait à jamais.
Chaque mot vrai. Chaque histoire vraie.
Il fallait trouver ses propres mots. Sa propre histoire.
Pas celle du pandit, ni de Pratap, ni d'Abhay.
Ni celle du jeune sikh et de son cheval bien-aimé.
Son histoire propre.
Et la vivre. Et, après l'avoir vécue, l'écrire.
Les touches noires se tendaient vers mes doigts. Un frisson me parcourut. Après si longtemps, mon désir enfla et grandit.
Les bulbuls à joues blanches commencèrent à agiter les chênes.
Le premier aigle de la journée s'élança dans la vastitude de la vallées, flottant sur rien d'autre que sa confiance en soi.
Je glissais une feuille de papier sous le rouleau lisse de la Brother, posai les extrémités frémissantes de mes doigts sur les touches noires et luisantes, et commençai à taper. Les claquements crépitèrent comme des coups de feu...


Loin de Chandigarh de Tajun J Tejpal

vendredi 18 décembre 2009

Le rivage des Syrtes


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Le "Redoutable" s'allongeait contre le doigt de la jetée, collé à elle comme le chaton d'une bague - tout reposait dans une immobilité pétrifiée -, déjà le paysage avait bu l'homme comme un sable altéré ; seule, la fumée alourdie du petit navire, dressée à sa cheminée comme une hampe plumeuse, mettait dans ce désert une note d'alerte imperceptible et l'odeur d'une mauvaise cuisine. Le paysage plongea derrière la ride de sable ; la fumée légère monta un instant sur l'horizon, toute seule dans l'air calme. Je mis mon cheval au trot sur le sol ferme. Dans cet air transparent, je me sentais flamber comme un bois sec ; tout mon corps en marche, intensément, dangereusement vivant.



mardi 24 novembre 2009

HYROK


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Bon, que dire ? Je suis venu chercher refuge ici : je me trouve au plus mal. Tout semble m’échapper encore. Cette vue imprenable est peut-être la seule chose qui m’appartienne vraiment aujourd’hui, qui me remplisse immédiatement de joie ; sans condition et sans détour. Ce lac merveilleux, ces montagnes, ces hautes herbes qui narguent la rocaille brûlante, tout cela m’appartient, là, maintenant. Je suis le maître incontesté de ce décor immobile et silencieux. Si je reviens dans dix ans, il sera toujours là ce décor, fidèle, à sa place, éternel comme une photographie métaphysique.
Pour le reste, tout se dérobe, se cache, se dilue, s’évapore ou éclate en myriades, en incertitudes, en possibilités impossibles. C’est la nuit qui s’approche, la grande nuit opaque et brutale. Celle qui entre sans frapper. Celle qui fait peur aux enfants.


Hyrok de Nicolaï Lo Russo

lundi 16 novembre 2009

Biographie indienne



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Il resta accroupi au bord de la source, but une gorgée d'eau, se releva précautionneusement avec la coupe pour ne rien renverser, et il s'apprêtait à prendre le bref chemin du retour, quand son oreille perçut un son, qui le ravit et l'épouvanta. C'était celui d'une voix qu'il avait entendue dans bien des rêves, à laquelle il avait songé pendant bien des heures de veille avec la plus amère des nostalgies. Ses accents étaient suaves, suaves et enfantins. Tendre, elle l'attirait dans la pénombre du bois et son cœur en frissonna d'effroi et de plaisir. C'était la voix de Pravati, sa femme. « Dasa », disait-elle, enjôleuse. Il regarda autour de lui, incrédule, tenant encore la coupe entre ses mains. Et voilà que surgit entre les fûts des arbres, élancée, souple, sur ses jambes longues, Pravati, sa bien-aimée, l'inoubliable, l'infidèle. Il laissa choir la coupe et courut à sa rencontre. Elle était là, devant lui, souriante et un peu confuse, elle leva vers lui ses grands yeux de biche. Une fois près d'elle, il vit qu'elle avait aux pieds des sandales de cuir rouge et sur le corps de très beaux et très riches habits, au bras un anneau d'or, et dans ses cheveux noirs des pierres de couleur, étincelantes et précieuses. Il recula, frémissant. Était-elle donc restée une courtisane royale ? N'avait-il pas tué ce Nala ? Portait-elle encore ses cadeaux? Comment pouvait-elle se présenter à lui et appeler son nom, parée de ces bracelets et de ces pierres ?

Le jeu des perles de verre de Hermann Hesse (Biographie indienne)

vendredi 25 septembre 2009

Le visiteur du soir


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Le train ralentit. L’homme avait déjà jeté mes bagages. Je sautais lestement, le plus loin possible des roues.
Avant même que j’aie eu le temps de reprendre mes esprits, le dernier wagon du train m’avait dépassé et, quelques secondes plus tard, je ne vis plus de lui que son feu rouge qui s’éloignait dans l’obscurité.
Je regardais autour de moi et ne vis ni immeuble, ni maison, ni baraque – rien, absolument rien, sauf une pancarte clouée sur un poteau. Je m’en approchai et, à la lueur d’une allumette, je vis qu’elle ne portait que quelques taches de peinture qui, un siècle plus tôt, avaient peut-être été le nom de l’endroit.
Aucune lumière en vue, en dehors de celle des étoiles. Je rassemblais mes bagages et m’assis sur une des valises. A moins de quinze mètres de chaque côté de la voie, c’était la jungle – un mur épais, sinistre, d’un gris vert qui, à cette heure, paraissait noir et semblait s'avancer lentement vers moi comme pour me prendre dans ses griffes et m’avaler, corps et âme.
Corps et âmes… Qui m’avait dit cela, et où, de longues années plus tôt ? Je passai deux ou trois heures à essayer de me le rappeler.
L’air bruissait de pépiements, de murmures, de crissements, de gémissements auxquels se mêlaient de temps à autre des cris de peur et d’horreur.
La jungle chantait sa chanson éternelle, sa litanie d’histoires dont chacune commençait où finissait la précédente… "


Le visiteur du soir de B. Traven


mercredi 15 juillet 2009

Maidanek


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Et je me demandais: comment des adultes, des hommes et des femmes comme vous et moi, peuvent tuer 960 000 enfants innocents - et dans le même temps, s'inquiéter pour leurs propres gosses lorsque ceux-ci attrapent la varicelle?

Ensuite, je suis allé dans les baraquements où ces enfants avaient passé leur dernière nuit, sans savoir ce qui me conduisait - à la recherche, je crois, de messages ou de signes témoignant de leur comportement face à la mort. Ils avaient griffonné des symboles sur les murs avec leurs ongles, un morceau de pierre ou de la craie - et le plus fréquent de ces symboles était le papillon.

J'ai vu ces papillons. J'étais très jeune, ignorante de tout. Je ne comprenais pas pourquoi des enfants de cinq, six, sept, huit ou neuf ans arrachés à leur maisons, à leurs parents, à la sécurité de leurs foyers et de leurs écoles, emportés dans des wagons à bestiaux jusqu'à Auswich, Buchenwald, et Maidanek, oui, pourquoi ces enfants voyaient des papillons. Il m'a fallu un quart de siècle pour trouver la réponse.

Maidanek fut le fondement de mon travail.


"La mort est une question vitale" d'Elisabeth Kübler-Ross


vendredi 10 juillet 2009

La Chambre


La chambre vide d'Edward Hopper

On croit se rencontrer, s'applaudir, se sourire, mais en réalité nous sommes comme des dômes de cristal, clos sur soi, sans aucune possibilité d'échapper à l'heure et au temps qui correspondent à notre vie. Autant de gouttes isolées !

.............

Le plancher craqua un peu plus fort, derrière eux, et ils virent en se retournant les deux personnes de tout à l'heure dans une posture franchement indélicate, la main de l'homme passant derrière la taille de sa compagne inespérée, laissant deviner un attouchement fort déplacé tandis que se marquait un sourire assez insolent sur le visage maquillé de celle qui s'y livrait avec un air de plaisir à peine dissimulé dans ses yeux. Marlène, excédée, hâta le pas en accédant à la dernière partie de la rétrospective.


La Chambre de Jean-Clet Martin


mercredi 1 juillet 2009

Chairâmi


llustration de Cali Rézo

IL effleure l'auréole de mes seins
Titille leur bouton comme une abeille
Glisse sur mon nombril pour l'écouter bourdonner
D'une aine à l'autre dessine un triangle des Bermudes où se perdre
S'immisce entre mes cuisses pour y décacheter le sceau
Se laisse saisir par des lèvres accueillantes
Y déploie ses talents de charmeur de serpent
Magnétise ce pistil indécent
Le fait tanguer et s'ouvrir
Garde en mémoire le cheMain de la fontaine
S'y baigne avec délectation
Enclavé en mes reins, ne déserte jamais Mon Il,

mon Homme.


Chairâmi de Eva Lunaba









Eva Lunaba est aussi une liseuse. Ecoutez ci-dessus un extrait de "Vingt-quatre heures de la vie d'une femme" de Stephan Zweig"

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jeudi 25 juin 2009

Son Absence



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Dans son lit, le soir il parle à son poupon. Son grand frère avait râlé et retenu un soupir quand leur grand-mère, complice et bienveillante, l'avait envoyé au grenier dénicher le nourrisson de plastique beige sur le tas poussiéreux de vieux cahiers d'école et de jouets d'antan. Le petit se doutait bien, lui aussi, de la catastrophe familiale que ne manquerait pas de produire son retour à la maison avec ce jouet serré contre lui.
Le père était resté droit, planté dans l’allée. Le regard rivé sur le
lointain il avait envoyé voltiger son mégot d’un coup de pouce. Mais le soir, tandis qu’au lit il faisait un câlin à son poupon, dans l’embrasure de la porte l’homme lui avait jeté un sale coup d’œil puis avait gueulé vers la cuisine : « On va en faire un pédé d’ce drôle ! »
Le petit, l’index posé sur la bouche du poupon, avait chuchoté :
« C’est déjà fait… »


Son Absence de Stéphane Darnat


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lundi 15 juin 2009

Adore



Ses talons claquent sur les pavés de la rue de Rivoli. Anabel inspire, expire l’haleine de la nuit. Bientôt elle sera chez elle, elle boira un thé avec sa colocataire devant la télévision, elle ira se démaquiller, retirer ses chaussures à talons, ses bas, son string de dentelles encore humide, son soutien-gorge, ses vêtements noirs. « Tu es adorable, tellement adorable. » Alors qu’elle approche de la colonne de la Bastille, Anabel se demande si c’est bien d’être adorable, si cela ne suffirait pas d’être seulement aimable, mais de l’être "vraiment".

Adore de Dahlia


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Durant l'écriture de Adore, j'écoutais trois albums de manière quasi obsessionelle qui m'accompagnaient, et m'aidaient parfois à maintenir certaines émotions que je voulais saisir au mieux sur le papier. Still de Nine Inch Nails, Antechamber et Photography in things de Morthem Vlade Art ont tourné fidèlement sur ma chaine hi-fi de longues nuits pour cela.

Adore soundtrack

samedi 23 mai 2009

Le vieux qui lisait des romans d'amour


Il lisait lentement en épelant les syllabes, les murmurant à mi‑voix comme s'il les dégustait, et, quand il avait maîtrisé le mot entier, il le répétait d'un trait. Puis il faisait la même chose avec la phrase complète, et c'est ainsi qu'il s'appropriait les sentiments et les idées que contenaient les pages.Quand un passage lui plaisait particulièrement, il le répétait autant de fois qu'il l'estimait nécessaire pour découvrir combien le langage humain pouvait aussi être beau.
Il lisait en s'aidant d'une loupe, laquelle venait en seconde position dans l'ordre de ses biens les plus chers. Juste après le dentier.


Le vieux qui lisait des romans d'amour de Luis Sepulveda


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samedi 2 mai 2009

El Oued, 4 août 1899



Il est des heures à part, des instants très mystérieusement privilégiés où certaines contrées nous révèlent, en une intuition subite, leur âme, en quelque sorte leur essence propre, où nous en concevons une vision juste, unique et que des mois d'étude patiente ne sauraient plus ni compléter, ni même modifier. Cependant, en ces instants furtifs, les détails nous échappent nécessairement et nous ne saurions apercevoir que l'ensemble des choses... État particulier de notre âme, ou aspect spécial des lieux, saisi au passage et toujours inconsciemment ?
Je ne sais...
Ainsi, ma première arrivée à El Oued, il y a deux ans, fut pour moi une révélation complète, définitive de ce pays âpre et splendide qui est le Souf, de sa beauté particulière, de son immense tristesse aussi.


Isabelle Eberhardt - Lettres et Journaliers


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mercredi 22 avril 2009

Les Comminges autrefois



Ce soir là, on avait décidé de s'amuser. Toutes les femmes étaient assises devant le feu, les hommes regroupés entre eux les regardaient tandis qu'elles jouaient à l'escalirò. La première, d'un certain âge, saisit un tison dans le feu et, le tenant droit devant elle, dit très vite "Escalirò je te vendrai. Combien en aurai-je ? Cent mille. Si tu meurs entre mes mains, je serai chargée". Puis, promptement elle donna le bâton rougi à sa voisine qui s'empressa de l'imiter. La braise passa ainsi de main en main de plus en plus rapidement et les mêmes mots étaient prononcés à toute vitesse car il fallait en finir avant qu'elle ne s'éteignît. Marie-Louise faillit se faire prendre mais prestement elle se débarrassa du brandon juste à temps et c'est sa jeune voisine qui, toute penaude, se retrouva avec le bout de bois éteint. Les joueuses riaient de bon coeur car elle devenait "l'âne" qu'on allait "charger". Et le rire de Marie-Louise, sonore et brutal, dominait tous les autres. Surprenant chez une fille plutôt timide et d'apparence fragile, il charma Baptiste que l'étrange attirait irrésistiblement.

"La pierre de Rose" de Nicole Yrle


lundi 13 avril 2009

Longue marche printemps-été 1999





« On a pu constater, chez les pèlerins en particulier, que lorsque la moyenne de trente kilomètres par jour est atteinte, l'entrainement physique neutralise la perception du corps. Dans presque toutes les religions, la tradition du pèlerinage a pour objet essentiel, à travers le travail de l'être physique, d'élever l'âme: les pieds sur le sol, mais la tête près de Dieu. d'où l'aspect intellectuel de la marche que les béotiens ne soupçonnent pas....
Le voyage à pied, solitaire, place l'homme face à lui-même, le libère de la contrainte du corps, de l'environnement habituel qui le maintiennent dans une forme de pensée convenue, convenable et conditionnée. Les pèlerins se considèrent presque toujours changés après une longue marche. C'est qu'ils y ont rencontré une part d'eux-mêmes qu'ils n'auraient sans doute jamais découverte sans ce long face-à-face. »


Longue marche de Bernard Ollivier


mercredi 25 mars 2009

Magic Bus 2001




« Dans votre livre, vous pourrez écrire que ce sont les hippies qui ont découvert la Turquie, me lance Aderm Colpan quelques minutes plus tard.

- Et que le tourisme turc est né dans notre pastane (patisserie), ajoute namik en venant me rejoindre à ma table avec son neveu.

- A l'époque, notre pays n'avait pas de politique touristique, pas de téléphone, pas de centre d'information, explique Aderm, en tripotant de ses ongles longs et soignés les tortillons bien nets de sa moustache. Parce que c'était leur nature, mon oncle et mon père voulaient aider nos jeunes visiteurs à trouver leur chemin. Alors ils affichaient des petites annonces sur le mur, indiquant le hammam le plus proche ou le prochain bateau pour Antalya.

- Notre tableau d'affichage a été le premier panneau de signalisation de la piste », confirme Namik.

Grâce à lui, les jeunes échangeaient des conseils de voyage, découvraient l'adresse de l'ambassade d'Iran et vérifiaient qu'elle était la route la plus sûre pour traverser l'Afghanistan. « Doux original, 21 ans, cherche nana jouant de la guitare prête à partir pour l'orient mystique », annonçait un message. « Quelqu'un sait-il où loger à Kaboul ? » demandait un autre. Par moments, les annonces se présentaient en liasse si épaisses qu'il fallait plutôt des clous que des punaises pour les fixer au tableau. Aujourd'hui, à l'instar des griffonnages d'une tradition orale, les messages proprement dits sont presque tous perdus.

« Et nous, de notre coté, nous sommes reconnaissants aux hippies » admet Adem. Toute une vie passée à servir des sucreries l'a imprégné d'une espèce de vague douceur. « Parce que ce sont eux qui nous ont appris à faire le Nescafé ».


Magic Bus de Rory Maclean


lundi 23 février 2009

Marrakech, 14 septembre 1938



Georges Orwell (Eric Arthur Blair)

Oiseaux vus pendant le voyage en chemin de fer Tanger-Casablanca-Marrakech. Ibis extrêmement nombreux, crécerelles assez communes ainsi que deux sortes de grands faucons ou rapaces, quelques corbeaux solitaires ressemblants beaucoup à l’oiseau anglais. Pas de cigognes, bien qu’on dise qu’il en existe ici. Très peu de perdrix. Des chardonnerets apparemment identiques aux anglais, courants à Marrakech. Vu un homme portant un lièvre, sinon aucun quadrupède sauvage. Il n’y en a vraiment pas, dit-on, excepté quelques lièvres & chacals au Maroc fr. Quelques chameaux au Maroc esp., mais guère communs jusqu’au sud de Casablanca. En général, un chameau, par ici, semble avoir 18 mains de haut. Tous sont extrêmement maigres & ont des plaques calleuses aux articulations. La plupart sont muselés. Les ânes à Marrakech sont légèrement moins surchargés & dociles qu’à Tanger.

Le journal d'Eric Blair
Présenté par Athur Morneplaine


vendredi 20 février 2009

Junkie, novembre 1969






Brusquement c'est la fanfare.

Sans vraiment qu'une aube comme en europe, longue et progressive, l'ait précédé, le soleil surgit.

Je le regarde en face, rouge comme la gueule d'un haut fourneau et il irradie un délire assourdissant de symphonies, d'hymnes, de choeurs.
Il monte dans sa majesté comme un dieu qui s'offre aux hommes. et plus il monte, plus le sang bat dans mes veines, plus la terre s'irrigue de sang et de sève sous moi, plus l'air se charge de pollens, de parfums, de molécules de vie et de reproduction.

En bas, dans la vallée, les coqs se répondent à tue-tête. Autour de moi, tous les oiseaux hurlent à la fois dans les arbres.

Des larmes de joie coulent de mes yeux. Enfin, la vie est revenue, ressuscitée ! Les fantômes sont chassés, les mauvaises pensées balayées...


Katmandou (1969)

"Flash" de Charles Duchausssois
Les mémoires d'un junkie


lundi 9 février 2009

La petite va-nu-pieds, 8 novembre 1977


Elishams
Photo © Nitin Badhwar

Cinq jours que j'ai passé la frontière indienne, et ça a été comme une soudaine bolée d'air : y être enfin ! La Waga border s’étend sur quelques kilomètres de no man’s land que j’ai parcourus à pied. Une longue file de coolie allait vers le Pakistan, tous habillés de bleu indigo, d’énormes ballots posés sur leur tête enturbannée. J’ai croisé une file de regards, des yeux agrandis par un étonnement et une curiosité intenses se rivaient dans les miens : j’ai dû leur paraître étrange… Tu imagines ? Une femme qui entre dans leur pays, son sac à l’épaule, avec un petit joufflu et bouclé, trottinant à ses côtés ? Je n’oublierai jamais leurs regards… Les jasmins croissant à l’entour parfumaient l’air délicieusement… Comme j’aime le parfum du jasmin ! J’avais tant rêvé à ce moment… Il s’est inscrit hors du temps et de tout. Sur mon carnet, j’ai écrit : Enfin, je suis arrivée au pays des vivants !

La petite va-nu pieds

A la recherche d'un carnet perdu (version web)

A la recherche d'un carnet perdu (version journal)



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jeudi 5 février 2009

La mort viendra et elle aura tes yeux

© Bertrand Linet mai 2006

La mort viendra et elle aura tes yeux. Tes yeux d'amande douce. Tes lèvres de lauriers roses. Comme toujours, tu seras de l'autre côté des choses, avec le vent dans les cheveux, le soleil entortillé dans tes cils. Je l'attendrai la tête haute. Je lui dirai bonjour et je m'enflammerai d'un seul coup. Inutile de bondir dans la futilité des princes. Inutile de crier au mensonge, de fermer la porte aux sortilèges. Tout passe. La brindille elle même n'est qu'un pont d'argile au dessus du sourire. La mort viendra et elle aura tes yeux. Je l'accueillerai comme j'accueille ta main, avec une image couleur de printemps. Nous partirons ensemble vers la mer si lointaine. Nous entrerons dans le silence des prairies, dans les vagues de l'oubli. Tout sera dit en un instant puisqu'il n'y a rien à dire. Les projets - un tas d'herbes en feu sur l'horizon.

A la frontière,

Loin des charniers, loin des hivers,

Une enfant, quelque part, lâchera son oiseau.

René Barbier

musique secrète

mardi 3 février 2009

A colorful street in Udaipur


samedi 31 janvier 2009

L'usage du monde



Photo Constance Greif


A l'est d'Erzerum, la piste est très solitaire. De grandes distances séparent les villages. Pour une raison ou une autre, il peut arriver qu'on arrête la voiture et passe la fin de la nuit dehors. Au chaud dans une grosse veste de feutre, un bonnet de fourrure tiré sur les oreilles, on écoute l'eau bouillir sur le primus à l'abri d'une route. Adossé contre une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s'en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards. Le temps passe en thés brûlants, en propos rares, en cigarettes, puis l'aube se lève, s'étend, les cailles et les perdrix s'en mêlent... et on s'empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le rechercher un jour. On s'étire, on fait quelque pas, pesant moins d'un kilo, et le mot « bonheur » paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive.

L'Usage du monde de Nicolas Bouvier

Comment L'usage du monde est devenu un livre culte


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mardi 27 janvier 2009

Xian

Monsieur X nous fit arrêter dans un faubourg de Xianyang et entrer dans un petit atelier où l'on fabriquait les silhouettes de cuir du théâtre d'ombres chinois. Sol de terre battue, deux lampes au carbure qui venaient au secours d'une ampoule suspendue à son fil nu, si faible qu'elle n'éclairait qu'elle-même, une scène improvisée faite d'un drap fixé à deux bambous et, accrochée au mur ou suspendue à des ficelles, une foule de découpes de parchemin: juges, généraux, danseurs, mandarins, chevaux, courtisanes, démons, dont certains se balançaient en silence car le vent soufflait de la rue....

Monsieur X adressa quelques phrases rauques à d'invisibles interlocuteurs qui se mirent à s'affairer derrière l'écran. Un cri à glacer le sang retentit et les lumières de l'atelier s'éteignirent. A gauche du drap, on vit apparaître un cavalier casqué, corseté dans son armure d'insecte...

C'était ahurissant de virtuosité et de magie; je crois bien n'avoir pas repris mon souffle une seule fois. La bande son: chocs parfaitement synchrones, rots de dépit, hennissement des montures, était tout aussi suggestive. Nous venions de voir le général T'chao traverser et conquérir le Turkestan chinois au début de l'ère chrétienne. En coulisse, la « troupe » (deux vieillards exquis de politesse et trois gamins morveux vifs comme des belettes, qui étaient leurs petits-enfants) nous offrit un verre d'alcool blanc. les tribulations de cette famille de marionnettistes devaient égaler celles du général Pan t'chao. Les parents avaient « disparu » à Shanghai pendant les années noires. les grands-parents s'étaient fait confisquer leur petit matériel et interdire l'exercice d'un art éminemment populaire mais inclus dans le fourre-tout de « l'héritage féodal » Depuis quelques années, ils avaient pu retrouver leur métier, leur répertoire, et se faisaient quelques sous en vendant leurs silhouettes à des gens de passage. « Ça va mieux à présent pour eux », conclut sobrement Monsieur X dont les allures d'ex-taulard mettaient manifestement tout le monde en confiance.


Journal d'Aran et d'autres lieux de Nicolas Bouvier


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samedi 24 janvier 2009

Gil Roland marionnettiste



Les Feux Maudits (1985)

"Pourquoi cette attirance pour "les fils" , Parce que j'aime ça... Parce qu'il y en a peu, que c'est difficile, et pas à la portée de toutes les motivations.
Parce qu'une marionnette à fil possède une vie propre indépendante de la présence (même visible) du marionnettiste. Qu'elle n'a pas besoin de s'encombrer de mots pour s'exprimer, elle n'a pas de pesanteur, si cela est nécessaire, et elle peut être ce que nous, humain, ne pouvons être.
C'est aussi l'instrument qui, à nos yeux, est le plus apte à nous faire suivre cet autre axe prioritaire: intéresser et amener le large public adulte à la marionnette.

Gil Roland a exercé la marionnette pendant 25 ans dans des cabarets, cirques, croisières (le paquebot France) avant de créer des spectacles dans le cadre du Théâtre à fils.
Il a eu comme partenaire Caroline Frenehard et Alain Fert.
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"Les feux Maudits": Maria l'ancienne raconte... Un étranger survient un soir et s'assied auprès du feu. Il y reste seul, les autres le fuient...
Jouant de la guitare, il envoûte une des filles de la tribu.
Le fiancé de celle-ci intervient. Les hommes s'affrontent. L'Etranger est tué et disparaît dans le feu.
A sa place surgit un spectre qui affolera la tribu en apparaissant chaque fois qu'on allume le feu.
Où qu'ils aillent, le spectre apparaît.
C'est la nuit, le froid, la peur, la malédiction...
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Extrait de la revue "Marionnettes" n°5 de mars 1985 - UNIMA France

Je suis à la recherche de photos de son spectacle "les Feux Maudits" pour illustrer la couverture de l'Ensecret.

jeudi 22 janvier 2009

L'Ensecret

Gare de triage de Grenoble 7 avril 2008

« On bouge ? » Léa vient de poser une question. « On bouge » pour aller où ? Non, c’était histoire de dire, à l'instar du temps où on avait le choix, c’était pour s’y croire, qu’on y était toujours. Un grand éclat de rire : c’est encore elle, la seule capable de réveiller l'acoustique d’un lieu jusqu’à ses plus lointaines résonances. Il doit être minuit, une heure du matin. Le gardien fait un passage, mais il comprend tout de suite la situation et n’insiste pas ; les lieux seront bien gardés même si les portes ne sont pas toutes verrouillées. Je fais une tentative pour m’extraire du fauteuil, mais à peine debout, je me rends compte qu’il vaut mieux que je me rasseye, tant le vertige me guette. Le passé me semble loin, il fait bon, je me sens si bien... Je saisis encore des bribes de conversations et des mots qui émergent. J’entends souvent le mot « plateau » associé à l’expression d’un sentiment d’enthousiasme : « Si ! Je t’assure, là-haut on vit bien, il n’y a plus de ségrégation, on y vit comme avant ! » J’essaye d’en capter plus, mais je replonge dans un demi-sommeil et me retrouve entre rêve et réalité. Je crois « voir » la salle alors que je sais pertinemment que mes yeux sont fermés. Je les rouvre pour vérifier, et en effet : je n’ai plus la même vision, plus la même perspective. Je referme les paupières et la salle réapparaît sous un autre angle. J’aperçois alors quelque chose bouger sur le mur d’en face, en un endroit où le velours est absent, une sorte de personnage peint sur le mur. Ça ressemble à un fragment de fresque égyptienne, je distingue clairement une femme de profil. J’ai beaucoup de mal à accommoder ma vue, mais j’ai l’impression que le personnage est en relief, quasiment en trois dimensions. Les bras sont fins et me rappellent les marionnettes indonésiennes. Je cherche alors les tringles qui doivent les animer, mais ne les trouve pas. J'ai beau savoir qu'il s'agit d'une hallucination, c’est là, sous mes yeux. J’entends à nouveau les conversations, et le son d’un piano au lointain. Brusquement, la marionnette se met à tourner dans une danse, et je crois voir Gypsie, la gitane de Roland. « Le plateau ! » à nouveau ce mot prononcé près de moi, me fait sortir de ma fantasmagorie.


L'Ensecret de Bernard Fauren (à paraître)


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mercredi 21 janvier 2009

Zen



Zone commerciale de Saint Egrève le 21 janvier 2009


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dimanche 18 janvier 2009

Pamplona



Pamplona le 31 mai 2007


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samedi 17 janvier 2009

Paysage secret


Plateau d'Herbeys (près de Grenoble) le 16 janvier 2009

Je retrouvai Pitoef dans le grand salon du rez-de-chaussée. Certains l’appelaient le Pitoyable et ce surnom lui convenait bien aujourd’hui. Tout le monde lui concédait l’usage d’un fauteuil particulier qui était dans un coin, le plus éloigné du poste de télévision qui déversait, pendant des heures, des flots d’images, parfois sans le son ou au contraire le son à tue-tête. Ce n’était pas un bon jour pour Pitoef, mais ce n’était pas un bon jour pour moi non plus. Je tirai donc une chaise vers son fauteuil et attendis. Il parlait d’une manière délirante à sa voisine qui n’en avait cure, mais qui ne manifestait aucune irritation. C’est une disposition que nous développions avec le temps, celle de pouvoir entendre un pensionnaire délirer, sans s’énerver, sans partir, sans réagir, en restant tout simplement là. C’est ce que faisaient les thérapeutes, disons… un quart d’heure, tandis que nous, nous pouvions subir ces situations des heures durant.


Camille de Bernard Fauren



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vendredi 16 janvier 2009

A la nuit tombée


Grenoble Centre le 15 janvier 2009


mercredi 14 janvier 2009

I dreamed I was in the transiberian


J'allais bientôt quitter ces rues, ce pays où je ne reviendrais jamais, mais j'étais enfin dans ce bel abandon, cette façon de respirer et de penser différemment dans une ville étrangère, d'être en apesanteur avec le sentiment d'appartenir au monde, à cette humanité rêvée que je cherchais sur les visages, dans la musique de la langue, les gestes, les détails infimes qui nous relient les uns aux autres, malgré tout. Je me laissais avaler par la rumeur, le rythme, le courant invisible qui parcourait cette ville. Elle avait vaincu en moi tout ce qui faisait écran et qui me privait d'elle depuis mon arrivée, alors je la voulais toute, et pendant des heures j'avais arpenté la moindre ruelle jusqu'à l'épuisement, pour finir par me réfugier au Globus, un café en sous-sol où l'on buvait du vin et où des chanteurs et des musiciens se succédaient.

Le Canapé Rouge de Michèle Lesbre




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mardi 13 janvier 2009

Le Canapé Rouge


Je buvais un thé sombre et amer en tentant d'apercevoir un peu du paysage que les rideaux tirés dissimulaient. Toujours la même chose et pourtant j'avais en permanence l'impression qu'il était différent, inattendu presque. Immensité sans borne où s'effaçaient mes propres limites, où je perdais ce sentiment d'éloignement qui donne un peu de vertige, d'appréhension. Je m'oubliais, ou plus exactement j'étais happée, étourdie, envivrée par cette sorte de solitude qu'engendre le voyage, cet oubli momentané des habitudes, des repères.



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