jeudi 17 novembre 2016

Elishams.org

Pour ceux qui regrettent la disparition du site Elishams consacré à la culture indienne et à l’hindouisme, il a été archivé en partie par web.archive.org :


(Il faut être patient, les pages sont parfois longues à être chargées)


mardi 15 octobre 2013

Rencontres dans l'Himalaya


Crédit photo : Stella Snead (Shiva's Pigeons - 1972)

J’hésitais à franchir ce bois ramolli par les éclaboussures du torrent, quand, arrivant vers moi, dans la brume des gouttelettes, j’aperçus deux silhouettes les bras écartés, courant à grands pas rythmés sur le tronc. Il s’agissait d’un couple de Tibétains. Leur visage était buriné, leur sourire ouvert sur des chicots noircis, et la fente de leurs yeux bridés se perdait dans les rides de leur peau cuivrée. Comme catapultés de plusieurs siècles en arrière, ils étaient vêtus de peaux de bêtes : une sorte de poncho de fourrure lié à la taille et des bottes de peau tenues par des croisillons de cuir, et sur leur dos, des outres et des besaces de cuir.
Ils riaient en scrutant mes yeux bleus, ma haute taille et ma peau blanche. En quelques minutes, sur un petit fagot de bois se mit à bouillir une petite théière métallique aussi noircie que cabossée. Du lait de yack fut versé d’une outre dans l’eau où avait été jeté le thé noir. Le mélange, servi dans des pots en argile, avait un goût rance. Je savourais la magie de l’instant : au bord d’une rivière en furie, je partageais un thé au lait de yack sous le soleil de l’Himalaya en compagnie de deux Tibétains d’un millier d’années...
Aussi vite qu’ils étaient arrivés, les Tibétains avaient replié leurs affaires et repris leur route. Ils sautaient de pierre en pierre jusqu’à disparaître dans l’épaisseur de la forêt, me laissant seule devant le tronc pourri qu’il me restait toujours à franchir... Sans hésiter plus longtemps, avec l’image de leur apparition bien en tête, je les imitais : je courais sur le tronc, les pieds nus écartés, les bras en croix, et hop, hop, hop, une dizaine de pas plus tard, j’avais atteint l’autre rive 

mardi 25 décembre 2012

Le Kharabagh m’a changée

Crédit photo : Philippe Fenouillet

Nous sommes partis le matin de bonne heure car nous voulions faire une halte à Noravank et la route est longue pour arriver à Stepanakert : 330 km.
À peine sortis de la capitale, la réalité nous a rattrapés de plein fouet.
Cette réalité s’appelle Pauvreté et Misère.
Nous avons croisé de petits villages de paysans, les hommes étaient habillés comme sur les vieilles photos du début du XXe siècle et accompagnaient leurs vaches aux champs, les femmes étaient vêtues de grandes jupes longues noires avec des fichus sur la tête, les enfants couraient au bord de la route surpris de voir un convoi de quatre grosses voitures noires, des chiens courraient derrière eux.
C’est à ce moment là que j’ai compris que j’étais en Arménie, la vraie, la mienne, du moins celle de ma grand-mère.
Toutes les images que j’avais dans la tête, après les récits qu’elle me contait le soir quand j’étais seule avec elle, se trouvaient devant moi. Le paysage très aride, une végétation très maigre, des petits arbustes brulés par le soleil, des champs jaunis par le soleil à perte de vue entourés de montagnes ocre, rocailleuses mais le summum pour moi a été de retrouver la tenue vestimentaire de mon arrière-grand-mère toujours de noir vêtue.
Un grand sentiment de tristesse, de mélancolie, de vide, m’a envahie. Nous ne nous parlions plus dans la voiture, nous venions de faire, en fait, un bond dans le passé, et pourtant ce passé que nous avions vécu enfants qui s’était éteint avec nos grands-parents, avait ressuscité et se dressait là devant nos yeux.
C’est cette Arménie là que j’ai le plus aimée.

lundi 16 avril 2012

Etre ici, c'est merveille

















Crédit photo : Times of India
Pris d'angoisse, – l'heure passant –, hésitant entre ces soixante-dix ou quatre-vingts voies, je cours d'un rail à l'autre, interroge des préposés qui oublient de me renseigner, ou se trompent en me renseignant. L'affolement tourne à la panique, le cœur halète, un voile obscurcit mes yeux.
J'avise un homme assis sur le bord d'un quai.
Indifférent à tout ce branle-bas, il regarde devant lui, n'attendant rien de particulier, n’ayant rien de spécial à faire, ni à déclarer au monde.
Je m'approche, hors d'haleine :
Please, sir, le train pour Varanasi ?...
Il tourne lentement la tête, lève les yeux vers moi, et dans un anglais aussi approximatif que le mien, il a ce mot sublime :
Don't you feel o.k. here ? (« Vous n'êtes pas bien ici ? »)
Un éclair au cœur de la nuit ! Voilà donc le seul homme qui, dans une circonstance pour moi tragique par son urgence, avait l'acuité de voir les choses telles qu'elles étaient, et par la suite, avait su dire la seule phrase qui était à dire !.. La seule réplique capable de me réconcilier en un instant avec l'Inde tout entière, où l'on est si souvent si mal, mais qui a tant de choses oubliées à nous apprendre, et tant de choses inconnues à nous rappeler.
– Vous n'êtes pas bien ici ?..
Pour un peu, moi aussi me serais assis là – de stupeur !
Après tout, n'étais-je pas bien sur ce quai, dans cette foule ?... Qu'allais-je faire à Bénarès ?... Que m'étaient ce désordre, ce vacarme, cette cohue, ce chaos, si tout en moi n'était qu'ordre, calme et vérité ?... Qu'avais-je à être à ce point troublé par toutes les danses de Saint-Guy de l'Illusion ferroviaire, si j'avais trouvé en moi le centre vide autour duquel elles se démènent inutilement ?.. J'aurais dû me prosterner devant cette perle de sagesse égarée au milieu des bidons de graisse, des crachats de bétel, des mares de cambouis, et illuminant ma peur des seules syllabes nécessaires à l'exorciser ; j'aurais dû reconnaître en cet homme rien moins que mon maître.

Etre ici, c'est merveille


















Crédit photo : Times of India

Pris d'angoisse, – l'heure passant –, hésitant entre ces soixante-dix ou quatre-vingts voies, je cours d'un rail à l'autre, interroge des préposés qui oublient de me renseigner, ou se trompent en me renseignant. L'affolement tourne à la panique, le cœur halète, un voile obscurcit mes yeux.
J'avise un homme assis sur le bord d'un quai.
Indifférent à tout ce branle-bas, il regarde devant lui, n'attendant rien de particulier, n’ayant rien de spécial à faire, ni à déclarer au monde.
Je m'approche, hors d'haleine :
Please, sir, le train pour Varanasi ?...
Il tourne lentement la tête, lève les yeux vers moi, et dans un anglais aussi approximatif que le mien, il a ce mot sublime :
Don't you feel o.k. here ? (« Vous n'êtes pas bien ici ? »)
Un éclair au cœur de la nuit ! Voilà donc le seul homme qui, dans une circonstance pour moi tragique par son urgence, avait l'acuité de voir les choses telles qu'elles étaient, et par la suite, avait su dire la seule phrase qui était à dire !.. La seule réplique capable de me réconcilier en un instant avec l'Inde tout entière, où l'on est si souvent si mal, mais qui a tant de choses oubliées à nous apprendre, et tant de choses inconnues à nous rappeler.
– Vous n'êtes pas bien ici ?..
Pour un peu, moi aussi me serais assis là – de stupeur !
Après tout, n'étais-je pas bien sur ce quai, dans cette foule ?... Qu'allais-je faire à Bénarès ?... Que m'étaient ce désordre, ce vacarme, cette cohue, ce chaos, si tout en moi n'était qu'ordre, calme et vérité ?... Qu'avais-je à être à ce point troublé par toutes les danses de Saint-Guy de l'Illusion ferroviaire, si j'avais trouvé en moi le centre vide autour duquel elles se démènent inutilement ?.. J'aurais dû me prosterner devant cette perle de sagesse égarée au milieu des bidons de graisse, des crachats de bétel, des mares de cambouis, et illuminant ma peur des seules syllabes nécessaires à l'exorciser ; j'aurais dû reconnaître en cet homme rien moins que mon maître.

vendredi 28 octobre 2011

Je vous aime !



Dessin : Rachel Bergeret
Crédit photo : Eva Lunaba


Je vous aime !
Voila, c’est dit, comme ça on n’y reviendra plus.

Pourquoi ?
Oui, bien sûr : « Pourquoi ?»…

Parce que… vous me rappelez ma mère ?
Non, ça ne se dit pas !... pourtant qu’est-ce que vous lui ressemblez.

Parce que… vous me rappelez une femme qui m’a quitté ?
On ne dit pas des choses pareilles, voyons! … tout de même ce regard.

Parce qu’auprès de vous, je sens un parfum de terre étrangère ?
Oui, ça c’est déjà mieux… quoique… c’est la porte ouverte à d’autres questions…

Parce que… je ressens auprès de vous des sensations inconnues ?
Non, là c’est bien trop ambigu.

Parce que je suis fou de vos pieds ?
Ben, voyons, encore un fétichiste !... quoique, si vous saviez…

Je me sens si bien auprès de vous ?
Oui, bon, un gros nounours en peluche ferait aussi bien l’affaire !

Parce que…. parce que…

Je me sens si seul et que j’ai envie d’être aimé, sentir ton regard se poser sur moi avec attention, affection, voir tes iris rayonner comme des soleils… te désirer… m’oublier… être toi et moi… étancher ma soif d’amour… être enfin bien…

Je t’aime !

Voila, comme ça c’est bien mieux !


Texte écrit par becdanlo pour les 12 ans du boudoir d'Eva Lunaba
Un billet doux imaginaire que vous rédigerez, dessinerez ou photographierez pour déclarer votre flamme à un(e) inconnu(e).



mercredi 22 juin 2011

Emporté par la Vie



Crédit photo : Maxilise

D’où nous vient cette force qui nous pousse vers le haut, sans qu’on sache pourquoi ? Des fois, je me dis que c’est toi qui est là tout près de moi, qui veille et me pousse vers l’avant, vers le haut. J’aimerais tant y croire, que ce soit vrai, que tu sois là, je n’aurai plus jamais peur…

Aller en Inde signifiait beaucoup dans la confrontation du rapport à la mort ; ce n’était pas de cette façon que je comptais découvrir ce pays et ses habitants, mais j’ai eu la chance de faire des rencontres profondes et sincères. La mort abolit toutes les barrières que ce soit celle du langage, de la culture, de l’étranger, du touriste et son porte-monnaie. On est tous bien peu de choses face au deuil où que l’on soit sur cette terre et quelque soit notre religion. Comme si une solidarité se créait face à l’inconnu et à la souffrance.

Ce voyage en Inde a contribué à mon cheminement du travail de deuil, ainsi qu’à ma quête de compréhension sur l’essence même de la vie.

"Emporté par la Vie, sur la route de l'Inde" d'Anne-lise Pichon et Maxime Bonnot

mercredi 25 mai 2011

Polichinelle



Crédit Photo

Il voulait vivre intensément de sorte à ne rien regretter, qu'elle que fût l'heure de sa mort. Mais il n'en continuait pas moins à mener une vie pleine de gêne à l'égard des ses parents adoptifs et de sa tante. Sa vie se trouva ainsi divisée en deux zones : l'une d'ombre, l'autre de lumière. Il avait vu un jour, debout dans une boutique de vêtements européens, un polichinelle et s'était alors demandé jusqu'à quel point il n'en était pas lui-même un. Mais son inconscient – ou en d'autres termes son second moi – avait depuis longtemps déjà avoué ce sentiment dans l'un de ses récits.

"La Vie d'un idiot" de Ryûnosuke Akutagawa

vendredi 11 février 2011

Un jour de grosse lune



Crédit photo

J'ai pris mon short, mon calame, un tonneau de vin et une casquette de capitaine. Sur le quai de mes brumes, j'ai acheté un bateau, hissé ses voiles, chatouillé sa brigantine, escaladé le mat de misaine, mais rien, rien n'a même gigoté sous la houle. L'embarcation ne bougeait pas d'une vague. Peine perdue en effet, on ne m'avait pas spécifié qu'il s'agissait d'un navire à air comprimé. Je dus donc louer les services d'une centaine d'accordéonistes pour faire le plein d'air.


Heureuse, je quittais enfin le port, laissant sans regret derrière moi, le pot au feu qui s'en réjouit, car il aimait le feu... mais ça, je le sus bien plus tard.


J'ai vogué pendant des lunes et des lunes, laissant l'air se décomprimer librement. Mais les poings du ciel, rouges comme un babybel, poussaient, je le sentais bien, ma coquille de moi vers un unique point que je ne parvenais pas encore à définir. Bientôt, des côtes lardées de terre m'apparurent et je reconnus, à ma grande joie, Casablanca la brune. Je freinais de justesse et tricotais tant bien que mal un créneau pour caler mon engin.

"Un jour de grosse lune" de Cécile Delalandre

dimanche 26 décembre 2010

Enfants de Vârânasî




Crédit photo : Céline Hegron

Enfants de Vârânasî, je partage votre vie. Chaque jour je vous vois, vous soigne parfois, marche dans la rue avec vous... Vous êtes là toujours jouant, vacant à vos occupations, travaillant déjà pour certains d'entre vous malgré votre jeune âge.
Les jeux ? Oh non, vous n'en avez guère, même pas un ballon, mais vous vous contentez de ce que vous avez sous la main, et c'est avec plaisir que chaque jour je vous regarde vous amuser, grimpant sur un vélo-rickshaw, jouant avec la canne d'un vieil homme, courant après les chèvres...

Vous êtes pour moi les neveux et nièces que j'ai laissés en France et qui, forcément, me manquent, et vous êtes un peu aussi les enfants que je n'ai pas la chance d'avoir, mais que j'aime, je pense, autant que si vous étiez les miens.
Vous avez cette insouciance qu'ont les enfants de votre âge et, que nous adultes, avons trop vite perdue. Vous vous souciez peu de ce que sera demain, puisque vous, vous profitez de chaque instant pleinement.


"Un Rêve Indien, journal d'une volontaire à Bénarès" de Céline Hegron

samedi 20 novembre 2010

Le Souvenir de personne



Crédit photo

Un groupe de lycéens vient s'installer à quelques mètres de nous. Ils sont cinq et ont des airs de vacances. Ils ont remisé les manteaux de l'hiver, il y en a même qui arborent des lunettes de soleil. C'est vrai qu'il fait étonnamment chaud sous ce soleil et j'ai retiré mon pull depuis un moment... tu dois mourir de chaud enfermé dans le tien... Je m'apprête à t'en faire la réflexion, mais je me retiens.
Bien sûr que tu ne peux pas le retirer, ni même relever tes manches... Le pli de ton bras gauche vire au mauve sombre, tu ne peux même plus t'y piquer depuis quelques jours. C'était une petite tache au départ, mais qui lentement s'étend. Avec en son cœur un minuscule petit trou où brille une plus minuscule encore goutte de sang. Petite bille d'en vie. C'est par là que tu meurs et que tu vis, le point d'où partent les fils qui te déroulent le long des jours, t'enroulent et t'écorchent, les cartes de ton autopsie. Tu ne veux pas que je regarde, tu dis que c'est toi qui est en train de pourrir, que ce n'est pas la peine d'être deux à voir ça...
Oh ! Il faudra que je te dise un jour. Te dise que la beauté est au premier qui passe, qu'on s'en fou, que le reste s'apprivoise. Que c'est à tes failles que je m'attache, que je m'encorde. Que les jolis vernis se décolorent bien vite. Que c'est aux déformation de ses veines que l'on reconnait l'essence de l'arbre...


"Le Souvenir de personne" de Cécile Fargue

dimanche 5 septembre 2010

La Chanson d'Amour de Judas Iscariote



Crédit photo


Écoutez-moi, voulez-vous que je les redise pour vous seuls, ces mots qui trottent dans mon crâne comme des bêtes de la nuit, tendez donc l'oreille dans ce cas, plus près voyons, plus près, de quoi avez-vous peur, regardez-moi, approchez-vous de moi, et regardez maintenant ces femmes et ces hommes qui n'en sont point, qui se taisent, qui ferment leurs yeux, leur bouche et leurs oreilles, regardez ces femmes et ces hommes qui en me jugeant, refusent de se juger, comme c'est facile n'est-ce pas ? Mon procès, mon jugement disent-ils en roulant des yeux, l'honneur retrouvé, le sang lavé et tant d'autres mensonges, la vérité qui sortira de mes entrailles éclatées et les tirera, croient-ils, vers la lumière la plus pure, c'est bien évidemment faux et, se trompant, sachant qu'ils se trompent, ils n'ont qu'une seule hâte, en finir avec l'accusation bien vivante que je représente à leurs yeux, cacher le scandale, arracher de ma bouche cette maudite langue qui n'en finit pas de remuer, c'est pourquoi ils me regardent, ils ne me voient pas car, s'ils me regardaient, ils me verraient et se verraient immédiatement, eux, ils m'entendent mais ne m'écoutent pas car, s'ils m'écoutaient, ils me verraient et écouteraient les mots qui ne demandent qu'à couler dans leurs veines vides, la foi est affaire d'oreille n'est-ce pas, c'est pour cela qu'ils refusent de m'écouter car, s'ils m'écoutaient, ils auraient la foi.

"La Chanson d'Amour de Judas Iscariote" de Juan Asensio

mardi 10 août 2010

En Transit



Crédit photo : Myjo


Bien qu'elle eût parfois rencontré des gens aimables et obligeants et régulièrement connu le plaisir d'une agréable compagnie pour une période plus ou moins longue auprès de jeunes qui partageaient son sort, elle s'était vite aperçue, en quête de travail et par conséquent dépendante, que la plupart de ceux avec qui elle avait eu le plus de contacts étaient impitoyables. Elle avait été à dure école, exploitée, traitée grossièrement, escroquée, menée en bateau. Généralement dans leur comportement social, où que ce fût, les gens étaient terriblement semblables. Maintenant, elle ne s'en laissait plus conter. Elle avait appris à garder ses distances. Qu'on la trouvât le plus souvent peu aimable, revêche, l'arrangeait bien. Sous ces apparences d'indifférence, elle restait vigilante, sentait la tension dans son corps et son cerveau. En cas de nécessité, elle saurait réagir sur-le-champ.

"En Transit" de Hella Serafia Haasse

samedi 24 juillet 2010

Aux bords du Gange



Crédit photo: Mitchel KanashKevich/Getty Images (détails)

Nous approchions du mois d'Ashwin (septembre). La rivière était en crue. De l'escalier qui descendait dans l'eau, quatre marches seulement émergeaient encore à la surface. La nappe liquide affleurait les bords aux endroits où la rivière s'abaissait, là où les « Kachus » poussaient en touffes compactes sous les branches des bosquets de mangos. En cet endroit, le courant formait un coude et laissait à découvert trois grands tas de briques amoncelées depuis longtemps. Les bateaux de pêche, amarrés aux troncs des « bablas », se balançaient soulevés par les flots à la pointe du jour. Les grands roseaux qui recouvraient le banc de sable captaient les premiers rayons du soleil ; ils commençaient à fleurir sans avoir atteint encore leur plein épanouissement.
Les barques gonflaient leurs voiles sur la rivière ensoleillée. Le prêtre brahmane portant ses vases rituels se disposait à prendre son bain. Les femmes, par groupes de deux ou trois, venaient puiser de l'eau. C'était l'heure où Kusum avait coutume d'apparaître au haut des marches et de se baigner.


Aux bords du Gange de Rabindranath Tagore


vendredi 9 juillet 2010

Couleurs de femme



Crédit photo

Au printemps des p'tits oiseaux
j'ai vu des femmes turquoise à l'iris orangé
des femmes fleurs en robes coquelicots
le corsage ouvert sur l'ambre de la peau

Au printemps des p'tits oiseaux
j'ai connu des femmes palissandre
aux yeux étoilés de jade
et les cuisses entrouvertes
sur un jardin ruisselant d'incarnat

Au printemps des oiseaux
j'ai connu des femmes pêches
au regard fascinant d'émeraude
la peau veloutée et la chair blanche

Au printemps des salauds
j'ai vu des femmes polychromes
à la peau bleue tuméfiée
et des marbrures roses
en souvenir d'essence

Au printemps des salauds
j'ai déposé quelques roses.
une pervenche et la belle ancolie
sur ce lit de mousse où tu t'étioles
pour cause de vitriol


Lézardes et Murmures de Laurent Chaineux

dimanche 20 juin 2010

Les Récits d'Ostwand



Soudain une autre faille et le temps qui jusqu'alors s'étirait, curieusement dilaté, se contracte brutalement et tout commence de ce qui doit être dans l'aube pâle et grise. Un ample martèlement se déchaîne, violent, furieux. La mer se creuse sous le souffle de salves ininterrompues qui grondent et partent fracasser la côte tandis que de longs nuages de fumée montent au-dessus des navires, emplissant l'air froid d'une âcre odeur de poudre. « Avec ce qu'ils sont en train de recevoir là-bas, vous n'aurez plus rien à faire », disent les voix qui gueulent inlassablement dans les hauts-parleurs. Elles viennent de très haut, des structures des transports de troupes. Ou peut-être de nulle-part, d'un point indéterminé du temps et de l'espace. Mais elles sont nécessaires, elles rassurent et guident.

Les Récits d'Ostwand d'Eric Meije

dimanche 6 juin 2010

La mort en Perse 1935




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On s'agenouille, à moitié couché, dans le vent. Il en sera toujours ainsi, pense-t-on, toujours. Maman, pense-t-on (comme ce nom aide à pleurer !), il y a quelque chose, tout au début, que j'ai fait de travers. Mais ce n'était pas moi, c'était la vie. Tous les chemins que j'ai suivis, tous ceux que je n'ai pas suivis, aboutissent ici, dans cette « Vallée heureuse » d'où il n'y a plus d'issue, et qui, pour cette raison, doit ressembler au royaume des morts. Elle est remplie d'ombres du soir qui descendent lentement des montagnes et recouvrent les pentes et les troupeaux endormis, accrochés à leur flancs comme du duvet. Et dans la lumière nocturne émergent doucement, les unes après les autres, cimes et crêtes : décor de bout du monde.

La mort en Perse de Annemarie Schwarzenbach

vendredi 14 mai 2010

Sentir



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Il faudrait sans doute raconter bien d'autres balades sous le signe liquide à Calcutta, à Bombay ou à Goa dans l'oubli de la mousson mais dans la nécessité d'être trempés à longueur de journée. Un soir à Pokhara, cette année, tandis que j'écrivais ce texte, une pluie diluvienne a soudain inondé les rues, coupant l'électricité et donnant naissance à un orage spectaculaire dont les éclairs illuminaient plusieurs secondes l'obscurité de la ville. Nous dînions à bonne distance de notre petit hôtel, il a fallu marcher de l'eau jusqu'au genoux, tomber dans quelque trous, croiser quelques vaches immobiles et serrées contre les murs des maisons, inventer le chemin dans une nuit d'encre entre deux éclairs, un beau périple avant d'arriver enfin à bon port. Mais tout cela est aujourd'hui familier. Ce sont des moments de complications provisoires qui donnent leur sel à la marche urbaine et laissent des souvenirs impérissables.

"Eloge de la marche" de David Le Breton

vendredi 23 avril 2010

Retour à Tipasa, 1952



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Quelque chose pourtant, pendant toutes ces années, me manquait obscurément. Quand une fois on a eu la chance d'aimer fortement, la vie se passe à chercher de nouveau cette ardeur et cette lumière. Le renoncement à la beauté et au bonheur sensuel qui lui est attaché, le service exclusif du malheur, demande une grandeur qui me manque. Mais, après tout, rien n'est vrai qui force à exclure. La beauté isolée finit par grimacer, la justice solitaire finit par opprimer. Qui veut servir l'une à l'exclusion de l'autre ne sert personne ni lui-même, et, finalement, sert deux fois l'injustice. Un jour vient où, à force de raisonnement, plus rien n'émerveille, tout est connu, la vie se passe à recommencer. C'est le temps de l'exil, de la vie sèche, des âmes mortes. Pour revivre, il faut une grâce, l'oubli de soi ou une patrie. Certains matins, au détour d'une rue, une délicieuse rosée tombe sur le cœur puis s'évapore. Mais la fraîcheur demeure encore et c'est elle, toujours, que le cœur exige. Il me fallait partir à nouveau.

"Retour à Tipasa" d'Albert Camus

mardi 6 avril 2010

Pourvu qu'Arthur ait raison



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Par la fenêtre ouverte, Ethel aperçoit au loin cette forêt de Chartreuse, dont l’austère profondeur l’effrayait autrefois, ce lieu qu’elle percevait, enfant, chargé d’un mystère à la fois envoûtant et potentiellement dangereux, ce cadre tout particulier où la lumière du soleil ne parvient, souvent, qu’à poudrer d’or un seul point, laissant en noir et blanc tout le reste…

Cette forêt, où, lorsqu’un père y entraînait ses filles, la plus jeune, dans une attente fébrilement craintive, plus encore qu’elle redoutait voir surgir un loup, espérait voir apparaitre un renard ! Pas n’importe quel renard… Pas un renard enragé que les hommes se seraient empressés de tuer mais celui du petit prince de Saint-Exupéry pour que, juste un instant, le sous-bois au cœur duquel elle était devienne une rose à écouter « se plaindre, se vanter ou même se taire ».


"Pourvu qu'Arthur ait raison" de Martine Galiano

mardi 16 mars 2010

Les Cigognes Noires


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Alors les jeunes gens avaient poussé des cris sauvages, ensorcelants, et Sylvy avait levé la tête vers le carré de ciel, l'avait levée vers les oiseaux absents ou vers ces oiseaux qui étaient des notes et ses lèvres troublées par leur propre beauté avaient effleuré les grappes acides et roses des raisins qui tombaient de la treille. Le second violoniste avait poussé un long cri lorsque la jeune femme avait arraché de ses lèvres ce qui était dur et acide. Il avait semblé à Laurent qu'au-dessus de la tête de Silvy quelque chose avait tourné dans le ciel gris du crépuscule, un grand orbe bleuté, un cercle dessiné peut-être par ces oiseaux volant à une altitude insoupçonnée, rondeur de migrateurs obnubilés par la musique et ce qui en elle était songe et ne pouvait appartenir à l'occident. Alors il avait vu le pantalon noir de Silvy se relever sur sa cheville tandis qu'elle prenait de ses lèvres le raisin encore amer, comme si ses lèvres avaient voulu le faire mûrir plus vite et il avait vu la prothèse de métal, cet anneau qui luisait autour de sa jambe.

Les Cigognes Noires de Jacques Macé

samedi 6 février 2010

Loin de Chandigarh



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Je sortis la Brother de l'armoire, ôta sa dure carapace noire et nettoyai son corps rouge. Je la descendis dans le bureau inachevé et la posai sur le large rebord de fenêtre en pierre de Jaisalmer. Quand je m'assis devant elle, ses touches noires flottantes se tendirent vers mes doigts.
Je savais désormais qu'il n'existait pas de bibliocachot.
Tout ce qui était écrit sincèrement vivait à jamais.
Chaque mot vrai. Chaque histoire vraie.
Il fallait trouver ses propres mots. Sa propre histoire.
Pas celle du pandit, ni de Pratap, ni d'Abhay.
Ni celle du jeune sikh et de son cheval bien-aimé.
Son histoire propre.
Et la vivre. Et, après l'avoir vécue, l'écrire.
Les touches noires se tendaient vers mes doigts. Un frisson me parcourut. Après si longtemps, mon désir enfla et grandit.
Les bulbuls à joues blanches commencèrent à agiter les chênes.
Le premier aigle de la journée s'élança dans la vastitude de la vallées, flottant sur rien d'autre que sa confiance en soi.
Je glissais une feuille de papier sous le rouleau lisse de la Brother, posai les extrémités frémissantes de mes doigts sur les touches noires et luisantes, et commençai à taper. Les claquements crépitèrent comme des coups de feu...


Loin de Chandigarh de Tajun J Tejpal

vendredi 18 décembre 2009

Le rivage des Syrtes


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Le "Redoutable" s'allongeait contre le doigt de la jetée, collé à elle comme le chaton d'une bague - tout reposait dans une immobilité pétrifiée -, déjà le paysage avait bu l'homme comme un sable altéré ; seule, la fumée alourdie du petit navire, dressée à sa cheminée comme une hampe plumeuse, mettait dans ce désert une note d'alerte imperceptible et l'odeur d'une mauvaise cuisine. Le paysage plongea derrière la ride de sable ; la fumée légère monta un instant sur l'horizon, toute seule dans l'air calme. Je mis mon cheval au trot sur le sol ferme. Dans cet air transparent, je me sentais flamber comme un bois sec ; tout mon corps en marche, intensément, dangereusement vivant.



mardi 24 novembre 2009

HYROK


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Bon, que dire ? Je suis venu chercher refuge ici : je me trouve au plus mal. Tout semble m’échapper encore. Cette vue imprenable est peut-être la seule chose qui m’appartienne vraiment aujourd’hui, qui me remplisse immédiatement de joie ; sans condition et sans détour. Ce lac merveilleux, ces montagnes, ces hautes herbes qui narguent la rocaille brûlante, tout cela m’appartient, là, maintenant. Je suis le maître incontesté de ce décor immobile et silencieux. Si je reviens dans dix ans, il sera toujours là ce décor, fidèle, à sa place, éternel comme une photographie métaphysique.
Pour le reste, tout se dérobe, se cache, se dilue, s’évapore ou éclate en myriades, en incertitudes, en possibilités impossibles. C’est la nuit qui s’approche, la grande nuit opaque et brutale. Celle qui entre sans frapper. Celle qui fait peur aux enfants.


Hyrok de Nicolaï Lo Russo

lundi 16 novembre 2009

Biographie indienne



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Il resta accroupi au bord de la source, but une gorgée d'eau, se releva précautionneusement avec la coupe pour ne rien renverser, et il s'apprêtait à prendre le bref chemin du retour, quand son oreille perçut un son, qui le ravit et l'épouvanta. C'était celui d'une voix qu'il avait entendue dans bien des rêves, à laquelle il avait songé pendant bien des heures de veille avec la plus amère des nostalgies. Ses accents étaient suaves, suaves et enfantins. Tendre, elle l'attirait dans la pénombre du bois et son cœur en frissonna d'effroi et de plaisir. C'était la voix de Pravati, sa femme. « Dasa », disait-elle, enjôleuse. Il regarda autour de lui, incrédule, tenant encore la coupe entre ses mains. Et voilà que surgit entre les fûts des arbres, élancée, souple, sur ses jambes longues, Pravati, sa bien-aimée, l'inoubliable, l'infidèle. Il laissa choir la coupe et courut à sa rencontre. Elle était là, devant lui, souriante et un peu confuse, elle leva vers lui ses grands yeux de biche. Une fois près d'elle, il vit qu'elle avait aux pieds des sandales de cuir rouge et sur le corps de très beaux et très riches habits, au bras un anneau d'or, et dans ses cheveux noirs des pierres de couleur, étincelantes et précieuses. Il recula, frémissant. Était-elle donc restée une courtisane royale ? N'avait-il pas tué ce Nala ? Portait-elle encore ses cadeaux? Comment pouvait-elle se présenter à lui et appeler son nom, parée de ces bracelets et de ces pierres ?

Le jeu des perles de verre de Hermann Hesse (Biographie indienne)

vendredi 25 septembre 2009

Le visiteur du soir


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Le train ralentit. L’homme avait déjà jeté mes bagages. Je sautais lestement, le plus loin possible des roues.
Avant même que j’aie eu le temps de reprendre mes esprits, le dernier wagon du train m’avait dépassé et, quelques secondes plus tard, je ne vis plus de lui que son feu rouge qui s’éloignait dans l’obscurité.
Je regardais autour de moi et ne vis ni immeuble, ni maison, ni baraque – rien, absolument rien, sauf une pancarte clouée sur un poteau. Je m’en approchai et, à la lueur d’une allumette, je vis qu’elle ne portait que quelques taches de peinture qui, un siècle plus tôt, avaient peut-être été le nom de l’endroit.
Aucune lumière en vue, en dehors de celle des étoiles. Je rassemblais mes bagages et m’assis sur une des valises. A moins de quinze mètres de chaque côté de la voie, c’était la jungle – un mur épais, sinistre, d’un gris vert qui, à cette heure, paraissait noir et semblait s'avancer lentement vers moi comme pour me prendre dans ses griffes et m’avaler, corps et âme.
Corps et âmes… Qui m’avait dit cela, et où, de longues années plus tôt ? Je passai deux ou trois heures à essayer de me le rappeler.
L’air bruissait de pépiements, de murmures, de crissements, de gémissements auxquels se mêlaient de temps à autre des cris de peur et d’horreur.
La jungle chantait sa chanson éternelle, sa litanie d’histoires dont chacune commençait où finissait la précédente… "


Le visiteur du soir de B. Traven


mercredi 15 juillet 2009

Maidanek


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Et je me demandais: comment des adultes, des hommes et des femmes comme vous et moi, peuvent tuer 960 000 enfants innocents - et dans le même temps, s'inquiéter pour leurs propres gosses lorsque ceux-ci attrapent la varicelle?

Ensuite, je suis allé dans les baraquements où ces enfants avaient passé leur dernière nuit, sans savoir ce qui me conduisait - à la recherche, je crois, de messages ou de signes témoignant de leur comportement face à la mort. Ils avaient griffonné des symboles sur les murs avec leurs ongles, un morceau de pierre ou de la craie - et le plus fréquent de ces symboles était le papillon.

J'ai vu ces papillons. J'étais très jeune, ignorante de tout. Je ne comprenais pas pourquoi des enfants de cinq, six, sept, huit ou neuf ans arrachés à leur maisons, à leurs parents, à la sécurité de leurs foyers et de leurs écoles, emportés dans des wagons à bestiaux jusqu'à Auswich, Buchenwald, et Maidanek, oui, pourquoi ces enfants voyaient des papillons. Il m'a fallu un quart de siècle pour trouver la réponse.

Maidanek fut le fondement de mon travail.


"La mort est une question vitale" d'Elisabeth Kübler-Ross


vendredi 10 juillet 2009

La Chambre


La chambre vide d'Edward Hopper

On croit se rencontrer, s'applaudir, se sourire, mais en réalité nous sommes comme des dômes de cristal, clos sur soi, sans aucune possibilité d'échapper à l'heure et au temps qui correspondent à notre vie. Autant de gouttes isolées !

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Le plancher craqua un peu plus fort, derrière eux, et ils virent en se retournant les deux personnes de tout à l'heure dans une posture franchement indélicate, la main de l'homme passant derrière la taille de sa compagne inespérée, laissant deviner un attouchement fort déplacé tandis que se marquait un sourire assez insolent sur le visage maquillé de celle qui s'y livrait avec un air de plaisir à peine dissimulé dans ses yeux. Marlène, excédée, hâta le pas en accédant à la dernière partie de la rétrospective.


La Chambre de Jean-Clet Martin


mercredi 1 juillet 2009

Chairâmi


llustration de Cali Rézo

IL effleure l'auréole de mes seins
Titille leur bouton comme une abeille
Glisse sur mon nombril pour l'écouter bourdonner
D'une aine à l'autre dessine un triangle des Bermudes où se perdre
S'immisce entre mes cuisses pour y décacheter le sceau
Se laisse saisir par des lèvres accueillantes
Y déploie ses talents de charmeur de serpent
Magnétise ce pistil indécent
Le fait tanguer et s'ouvrir
Garde en mémoire le cheMain de la fontaine
S'y baigne avec délectation
Enclavé en mes reins, ne déserte jamais Mon Il,

mon Homme.


Chairâmi de Eva Lunaba









Eva Lunaba est aussi une liseuse. Ecoutez ci-dessus un extrait de "Vingt-quatre heures de la vie d'une femme" de Stephan Zweig"

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samedi 20 juin 2009

La petite va-nu-pieds, 8 novembre 1977


Elishams
Photo © Nitin Badhwar
Cinq jours que j'ai passé la frontière indienne, et ça a été comme une soudaine bolée d'air : y être enfin ! La Waga border s’étend sur quelques kilomètres de no man’s land que j’ai parcourus à pied. Une longue file de coolie allait vers le Pakistan, tous habillés de bleu indigo, d’énormes ballots posés sur leur tête enturbannée. J’ai croisé une file de regards, des yeux agrandis par un étonnement et une curiosité intenses se rivaient dans les miens : j’ai dû leur paraître étrange… Tu imagines ? Une femme qui entre dans leur pays, son sac à l’épaule, avec un petit joufflu et bouclé, trottinant à ses côtés ? Je n’oublierai jamais leurs regards… Les jasmins croissant à l’entour parfumaient l’air délicieusement… Comme j’aime le parfum du jasmin ! J’avais tant rêvé à ce moment… Il s’est inscrit hors du temps et de tout. Sur mon carnet, j’ai écrit : Enfin, je suis arrivée au pays des vivants !

La petite va-nu pieds

A la recherche d'un carnet perdu

Aérogramme : 8 novembre 1977